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La Productique et sa Culture : Jean-Baptiste GODIN



Né en 1817 près de Guise, dans l’Aisne, dans la famille d’un artisan serrurier, J.B. Godin a connu la condition ouvrière de l’époque aussi bien au travail que dans la vie privée. Il quitte l’école à 11 ans pour rejoindre l’atelier paternel et achète des livres avec son argent de poche découvrant les philosophes des Lumières. Après avoir effectué son Tour de France comme Compagnon du Devoir, il reprend le travail à la forge et a l’idée de remplacer la tôle par la fonte dans la fabrication des poêles, ce qui lui vaut un succès immédiat. En 1840, il crée son premier atelier de fonderie avec deux hommes, puis s’installe à Guise en 1846 avec 32 ouvriers.

Il devient un fervent adepte des utopies de ses contemporains (Fourier, Owen, Saint-Simon…) et accueille la Révolution de 1848 avec l’espoir de changements économiques. Républicain, démocrate, anti-clérical, il décide en 1856 d’expérimenter un modèle social inspiré du phalanstère de Fourier : construction d’un « Palais social » , lieu d’habitat et de vie communautaire, mise en place de tout un système d’instruction, de protection sociale et de loisirs. A partir de 1876, il décide d’instaurer la participation aux bénéfices dans l’entreprise qui a connu entre-temps un essor considérable en produisant des appareils de chauffage domestique et de cuisine en fonte émaillée et, en 1880, il transforme sa société commerciale pour permettre aux salariés d’en devenir progressivement propriétaires. Il meurt en 1888, mais le Familistère qui comprend l’entreprise, l’habitat collectif et toutes les autres infrastructures survivra jusqu’en 1968, en employant entre 1 400 et 2 000 salariés. Godin chercha tout au long de sa vie à mettre en pratique ses idées de progrès social auxquelles il consacra non seulement toute son énergie, mais également sa fortune.

L’expérience du Familistère de Guise est certainement l’une des plus originales dans le domaine des relations sociales du travail.  Les relations sociales dans les entreprises de la deuxième moitié du XIXème siècle sont empreintes de paternalisme. Ce terme désigne un ensemble de pratiques patronales de nature discrétionnaire destinées à fidéliser la main d’oeuvre et à prévenir l’agitation ouvrière par le renforcement de l’encadrement au travail ainsi que par l’élévation de la condition matérielle et morale des ouvriers et de leurs familles. En réaction, le mouvement socialiste se développe comme expression politique d’une volonté d’émancipation sociale des travailleurs et comme une oeuvre économique autonome avec la création d’organisations coopératives et de secours mutuel. L’oeuvre de Godin présente des aspects de ces deux faces.
Fouriériste convaincu, déçu par l’expérience, entre 1850 et 1860, de Victor Considérant au Texas, à laquelle il contribua en lui apportant un tiers de sa fortune, Godin tenta sa propre expérience en entreprenant en 1859 la construction du Familistère.
Il ne fait aucun doute que Godin s’est inspiré des écrits de « socialistes utopiques ». En 1856, Godin caractérisait ainsi son modèle social  : « Il s’agit d’une société où les passions s’épanouissent librement pour aboutir à une grande harmonie individuelle et collective. Le travail est alors un moyen de réalisation des passions de l’individu, et pratiqué uniquement sur la base du libre consentement. Le salaire est alors une répartition égale du produit total de l’exploitation de l’entreprise». On retrouve dans cette citation deux des notions-clés de Fourier : les passions humaines et l’harmonie sociale.

Non seulement Fourier prônait l’association, mais également la possibilité d’offrir à chacun les activités répondant à ses goûts. Ses disciples actifs s’en sont tenus à l’association en vue de la production et de la distribution des biens nécessaires et la répartition des profits selon trois parts allant au capital, au travail et au talent. Les tentatives réformatrices de Godin ont débordé largement le cadre de la participation aux bénéfices, au capital ou même à la gestion car elles avaient pour ambition d’apporter des changements majeurs dans tous les aspects collectifs ou privés de la vie des travailleurs. Dans son oeuvre écrite, Godin a insisté sur l’importance de faire précéder toute participation aux bénéfices des travailleurs par la mise en oeuvre de bonnes conditions de vie, privées comme professionnelles : « Avant de penser à faire participer le personnel aux bénéfices, il faut leur assurer une position décente et assurer leur lendemain et celui de leur famille ».

Le Familistère avait donc pour première finalité de loger de façon novatrice, confortable, attrayante et à moindre coût les ouvriers à côté de leur lieu de travail.  Des espaces de jeux pour les enfants, de rencontre pour les adultes, mais aussi d’autosurveillance, des espaces pour la garde des très jeunes enfants, la lessive, les courses, les conférences, les bals, les fêtes… y étaient aménagés. Les femmes bénéficiaient pour l’époque d’un statut privilégié ;  elles pouvaient être associées à la gestion au même titre que les hommes, étaient libres de manifester des signes d’affranchissement tels que la pratique de l’union libre ou le port de cheveux courts. Sous couvert d’atteinte aux bonnes moeurs, les autorités municipales tentèrent à plusieurs reprises de saboter ou d’interdire, ces initiatives communautaires.
Comme les socialistes utopiques, Godin a eu tendance à vouloir régler le cadre de vie dans ses moindres détails et à pousser au maximum la rationalité tant pour améliorer les conditions de travail, de sécurité et d’hygiène, que pour atteindre une meilleure efficacité de la production. Écologiste et ergonome avant l’heure, tout était réutilisé dans le Familistère : Les eaux de condensation des machines de l’usine alimentaient une piscine, les portes étaient conçues pour se refermer automatiquement et éviter aux enfants de s’y coincer les doigts, même les berceaux de la pouponnière comprenaient, déjà, des astuces judicieuses pour rester secs et sans odeurs. Des prescriptions rigoureuses régissaient le travail pénible ou dangereux dans les ateliers où ceux qui y avaient travaillé quinze jours, passaient un mois dans un atelier exempt de risques. En outre, des baignoires et des douches étaient installées à l’intérieur de l’usine.

En dehors de l’usine, la satisfaction des besoins matériels personnels était assurée par tout un système d’infrastructures :
- l’habitat, confortable pour l’époque, est constitué d’appartements donnant sur une galerie faisant le tour d’une cour centrale intérieure, lieu de rencontres et de festivités ; des règles d’hygiène collective sont strictement édictées dans les bâtiments ;
- des boutiques coopératives sont destinées à faciliter l’approvisionnement des familles et à affranchir les familistériens du commerce traditionnel en ville, où ils peuvent néanmoins effectuer leurs achats ;
- une « caisse d’assurance maladie » est constituée en 1846 et rendue obligatoire en 1861 ; un médecin et trois sage-femmes assurent des consultations gratuites et une pharmacie fournit gratuitement les médicaments prescrits ;
- l’enfance est prise en charge dès la naissance : nourricerie jusqu’à 2 ans, pouponnat jusqu’à 4 ans, bambinat jusqu’à 6 ans, puis l’école primaire où la scolarité est gratuite et obligatoire jusqu’à 14 ans ; l’école est mixte et laïque ; des cours du soir sont assurés pour les enfants en difficulté ;
- le théâtre qui occupe une place centrale dans le Familistère est un lieu de loisir, de culture, mais aussi ieu de débats et de réunions ;
--- Les appartements sont clairs et spacieux, disposent de l’eau courante ; les bâtiments sont équipés de système de ventilation, de vide-ordures, de sanitaires et de douches, de lieux spécialement destinés aux lessives…
--- L’instruction publique obligatoire date en France de 1882.
--- Il n’y a pas de lieux de culte dans l’enceinte du Familistère.
- il existe d’autres équipements collectifs tels que jardins potagers, parc d’agrément, kiosque à musique, bibliothèque, piscine…

Même si l’expérience du Familistère n’a pas été reconnue par le mouvement ouvrier de l’époque, elle peut être considérée comme l’une des faces d’un socialisme français  apparaissant comme un véritable laboratoire des tentatives de changement social à venir.

Le Familistère s'écarte néanmoins du modèle phalanstérien dans les ressorts qui fondent la vie communautaire. Godin s'en est expliqué largement : "Ce n'est pas un phalanstère que j'ai fondé ; ce n'est pas la réalisation du travail sériaire et attrayant que comporte le Familistère ; ce n'est pas la réalisation du bonheur que j'ai inauguré. Ce n'est qu'un allégement aux souffrances des classes ouvrières. C'est le bien être physique et moral que je cherche à créer pour elles dans les limites d'une application et d'une répartition plus équitable des fruits du travail" (Godin, Lettre à Marie Howland, 5 nov.1866).

Succédant au régime des corporations aboli en 1791 apparaissent, à l’aube de la révolution industrielle, des formes nouvelles d’organisation économique visant à trouver des solutions au problème social et au paupérisme d’alors. Après la chute de la monarchie de Juillet en 1848, l’idée se répand dans des cercles politiques que le maintien de l’ordre public requiert l’amélioration de la condition ouvrière et que les milieux économiques peuvent y contribuer. Frédéric Le Play se fait le chantre du patronage volontaire qui se traduit par l’ascendant moral des patrons sur les ouvriers et qui constitue pour lui le remède le plus efficace à suivre ; il le définit comme « l’ensemble des idées, des moeurs et des institutions qui tiennent plusieurs familles groupées, à leur satisfaction complète, sous l’autorité d’un chef nommé patron ». Ses idées connaissent un rayonnement considérable dans la seconde moitié du XIXème siècle parmi un patronat français et européen.

L’implantation de grandes cités industrielles va se faire sous un régime de patronage qui renforce la toute-puissance de l’entrepreneur. Un paternalisme matériel qui « de la naissance à la mort » prend en charge tous les aspects de la vie des travailleurs ; - un paternalisme politique qui s’exerce par une main-mise du patron sur les différents niveaux du pouvoir politique ; - un paternalisme moral qui lie la qualité de « bon ouvrier » à l’obligation de pratiquer une religion en même temps qu’aux qualités d’économe, d’honnête, tempérant tant avec le sexe qu’avec l’alcool.

L’oeuvre de Godin relève incontestablement de la première forme, mais également dans une large mesure des deux autres : il a en effet exercé des fonctions de conseiller général, de maire, de député sur une courte période et a institué au sein du Familistère une morale laïque rigoureuse dont Zola dénonça la discipline austère. Ainsi l’article 99 des statuts de la société du Familistère stipule que la qualité de membre avec les droits qui s’y attachent peut être perdue pour ivrognerie, malpropreté de la famille et du logement, actes d’improbité, absentéisme, indiscipline, désordre ou actes de violence, non respect de l’obligation d’assurer l’instruction des enfants.
Le Familistère respecte toutes les caractéristiques du paternalisme classique, comme la hiérarchie des diverses situations dominantes, en particulier entre les hommes et les femmes. Godin a cependant prôné et mis en place des actions d’éducation laïque et gratuite, aidant aussi les femmes à accroître leur niveau, tout en se conformant à la division sexuelle des rôles traditionnels ; en même temps il développa les infrastructures du Familistère visant à alléger leur travail domestique.

Le Familistère est un lieu accompli d’intégration sociale autour de l’entreprise grâce à un réseau d’institutions sociales qui prennent en charge le personnel et leur famille sur toute la durée de la vie, à une époque où il n’existait pas d’État-Providence. Cette intégration peut être analysée en fonction du critère d’exigence d’efficacité économique. La proximité géographique de l’habitat permet de réaliser une meilleure productivité et des limitations de coûts . Par ces temps de pénurie de main d’oeuvre qualifiée la fidélisation est assurée par les multiples institutions déjà mentionnées, auxquels s’ajouteront à partir de 1878 la participation aux bénéfices et le transfert de propriété. Enfin le contrôle social qui évite la syndicalisation et la diffusion d’idées étrangères à celles de Godin s’exerce notamment à travers l’auto-surveillance largement facilitée par la conception architecturale panoptique de l’habitat4 et des engagements codifiés dans les statuts de l’association.

Godin est très préoccupé par la pérennité de l’entreprise : « En fondant cette association, j’ai voulu donner à mon industrie des garanties de durée et d’avenir et assurer à la population importante qui y est attachée le travail qui la fait vivre. J’ai voulu qu’à ma mort mes établissements restassent constitués sous des règles capables de leur perpétuer une bonne administration et une bonne direction, et fussent à l’abri des vicissitudes et des perturbations que les partages et les directions ».
Il semble que l’objectif était atteint puisqu’un responsable écrit en 1889 : « La stabilité du personnel est satisfaisante, car le nombre des employés et ouvriers qui comptent 10 ans de service et plus est de 48,71% ; le nombre de ceux qui comptent 20 ans de services et au-dessus est de 22,45 % ».

Godin pense, organise, décide tout pour tout le monde et impose une attitude morale à son personnel, il se différencie de la plupart des patrons de son époque par l’absence de comportement autoritaire et répressif. Les familistériens sont libres de leurs mouvements, habitent éventuellement à l’extérieur et peuvent quitter à tout moment le Familistère et l’on ne connaît pas d’exemple de grèves ou de mesures collectives de répression. On peut sans crainte qualifier Godin de paternaliste éclairé dont les méthodes méritent d’être analysées comme celles d’un précurseur du management au XXème siècle.

Son système de participation financière donne toutes les apparences d’une organisation fonctionnant selon un management participatif. Le mode de gouvernance qu’institue Godin se fonde néanmoins sur un système hiérarchique élitiste. Après avoir mis un peu plus d’une quinzaine d’années à satisfaire les conditions de ce qu’il considérait comme des préalables à la participation aux bénéfices, Godin mit en oeuvre les éléments d’une véritable participation financière grâce à des mesures destinées à réaliser un régime de cogestion avec un exécutif fort.

Dès 1876, fut instituée au Familistère la participation aux bénéfices puis, en 1880, fut créée une « association coopérative du capital et du travail ». Godin avait organisé la société avec le double objectif de verser à l’ouvrier l’intégralité du produit de son travail et de donner les mêmes droits au travail et à l’intelligence qu’au capital lors de la distribution des bénéfices.
Les statuts prévoyaient que, après déduction des divers amortissements (immeubles, outillage et modèles), des intérêts et sommes allouées aux assurances mutuelles et services d’éducation, la répartition des bénéfices s’effectuait de la manière suivante :
- 25 % pour la constitution d’un fonds de réserve destiné à parer aux pertes ;
- 50 % pour le capital et le travail (« 1 F de salaire étant sur le même pied d’égalité que 1 F d’intérêt »). Selon l’expression de Godin, il s’agit de « salarier le capital » et de « capitaliser le travail ». La part du capital, symboliquement nommé « salaire du capital » est rémunéré par un intérêt fixe de 5%. En ce qui concerne le travail, le principe de base du partage se fait proportionnellement au salaire perçu mais avec une pondération qui tient compte des grades de chacun. Ainsi, ceux qui sont « associés » comptent pour deux fois la valeur de leurs salaires, les « sociétaires » pour une fois et demi, les « participants », les « auxiliaires » et les « intéressés » pour une fois sa valeur exacte. Il est prévu de rémunérer le capital en espèces et le travail en titres d’épargne.
- 25 % pour les « capacités », autrement dit, le « talent », soit :
--- 4 % pour l’administrateur-gérant,
--- 1 % par chaque conseiller en activité du Conseil de gérance
--- 2 % pour le Conseil de surveillance,
--- 2 % sont mis à la disposition du conseil de gérance pour des primes exceptionnelles,
--- 1 % pour les frais d’admission et d’entretien, dans les écoles publiques, de jeunes sortant des écoles du Familistère.

Ainsi, le travail recevait une part de bénéfice beaucoup plus importante que le capital puisqu’il représentait 1 740 430 F contre 230 000 F pour le capital. Mais, hiérarchisés en quatre catégories, en haut, les associés, ensuite, les sociétaires, puis les participants, et les intéressés (les héritiers et retraités, par exemple) et enfin, les auxiliaires, tous les salariés ne reçoivent pas un traitement identique. Tous les travaux de la fabrication furent payés aux pièces ; seuls les travaux d’entretien, de maintenance, de création de modèles, d’écritures et de comptabilité étaient payés à l’heure ou au mois. Bien qu’ayant convenu que le travail à l’heure constituait « une amélioration du régime de l’atelier », Godin a préféré fixer une « valeur au produit à créer » car, il considérait que la surveillance aboutissait à une situation souvent humiliante qui disparaitrait lorsque, « maître de son temps, l’ouvrier recouvre sa dignité » (Godin, Solutions sociales). Poutant, il n’a jamais cherché à intensifier le travail en s’appuyant sur la mesure des temps et des mouvements.

La moyenne des salaires dans l’entreprise est supérieure à ce que l’on trouve dans des usines concurrentes et le temps de travail y est plus faible. Néanmoins les coûts de production y sont inférieurs, ce qui rend les produits Godin particulièrement compétitifs et va permettre le grand essor de l’entreprise vers la fin du XIXème siècle.

Godin a une conception de la gouvernance d’entreprise qui allie des principes démocratiques et des visions élitistes déjà relevées en ce qui concerne le mode de répartition des bénéfices.

C’est le 13 août 1880 qu’est fondée par J.B. Godin la « Société du Familistère de Guise, Association coopérative du capital et du travail » sous la forme d’une société en commandite simple, avec la raison sociale « Godin et Cie ». Godin en sera l’administrateur gérant jusqu’à sa mort, le 15 janvier 1888. Un responsable de l’entreprise relate que pour élaborer l’acte social en 1880, Godin n’a pas trouvé de collaborateurs parmi ses employés. Il a dû trouver des « hommes dévoués qui, par une action constante sur les travailleurs, leur faisaient comprendre les principes de solidarité et d’association.

Le but de la société est d’assurer la solidarité entre ses membres par le moyen de la participation du capital et du travail dans les bénéfices selon les conditions prévues dans les statuts.
Son objet consiste en :
- l’exploitation locative des immeubles de Guise et Bruxelles,
- l’exploitation communautaire des économats de Guise et Bruxelles,
- l’exploitation industrielle des usines à Guise et Bruxelles.
L’administration est assurée par :
- un administrateur-gérant nommé par l’Assemblée générale des associés sans limitation de durée ; il doit aussi être un membre associé du Conseil de gérance et peut être révoqué par l’A.G. dans des conditions très précises. Il est le seul à avoir la signature sociale, à représenter la société face aux tiers et à nommer et révoquer les employés. D’autre part, il peut déléguer une partie de ses pouvoirs au Conseil de gérance et consulter, soit l’AG, soit le Conseil de surveillance, dans des cas spécifiques.
- Le conseil de gérance est composé de :
--- l’administrateur-gérant, membre de droit ;
--- trois associés élus pour trois ans et rééligibles par tous les associés au scrutin secret ;
--- des directeurs ou chefs de service, nommés par l’AG des associés sur proposition de l’administrateur-gérant.

Pour faire face à une éventuelle expulsion provoquée par le Second Empire, Godin crée un autre établissement à Bruxelles en 1871.

Ce conseil de gérance réunit les plus « talentueux des associés » et constitue le « brain trust » de l’administrateur-gérant. La fonction de ce conseil de gérance est de protéger tous les intérêts de la société. Il se réunit au moins une fois par mois et chaque conseiller reçoit, en plus de sa part de l’association, 1 % sur les dividendes.
Le Conseil de surveillance, qui comprend 3 commissaires-rapporteurs, nommés tous les ans par l’Assemblée générale des associés, afin de veiller à l’exécution des statuts et à la bonne tenue des comptes, doit rédiger un rapport annuel. Ses trois membres reçoivent 2 % des dividendes qu’ils se partagent.

La société comprend plusieurs catégories de membres qui constituent autant de grades :
- les associés, admis par l’A.G., qui doivent habiter le Familistère depuis au moins 5 ans, être en possession d’une part du capital qui ne peut être inférieure à 500 F, savoir lire et écrire et avoir 25 ans. Ils prennent part aux votes des A.G. et bénéficient d’une priorité d’emploi en cas de pénurie de travaux. Quand l’âge, la maladie ou les infirmités les empêchent de travailler, ils peuvent continuer d’habiter au Familistère, mais aussi siéger et voter aux A.G. ;
- les sociétaires, admis par le Conseil de gérance et l’administrateur-gérant, doivent travailler pour l’association depuis plus de trois ans. Ils doivent également habiter au Familistère, avoir 21 ans et être libérés du service militaire ;
- les participants, admis par le Conseil de gérance et l’administrateur-gérant, doivent travailler pour l’association depuis au moins un an, mais peuvent habiter au non au Familistère et sont soumis aux mêmes conditions d’âge et de service militaire que les sociétaires ;
- les intéressés sont tous ceux qui possèdent seulement du capital, comme les retraités ou les héritiers.
Les conditions générales pour faire partie des trois premiers grades sont :
- avoir une moralité et une conduite irréprochable, avoir adressé une demande à l’administrateur et avoir adhéré aux statuts.
En outre, le Familistère comprend les « auxiliaires » qui sont les travailleurs flottants ou bien ceux qui ne réunissent pas encore toutes les conditions pour devenir participants et qui ne sont pas membres de la société.

Les A.G. se réunissent une fois l’an et seuls les associés y participent. Même les héritiers doivent se faire représenter. Toutefois, les sociétaires et participants qui habitent au Familistère et ont travaillé 20 ans pour l’association ont droit aux mêmes parts que les associés. Les participants qui n’y habitent pas, mais ont 20 ans de service pour l’association, ont droit aux mêmes parts que les sociétaires.


L’organisation sociale du Familistère est donc très hiérarchisée et la montée en grade repose sur l’ancienneté, la conformité aux normes morales et sociales exigées par Godin et de fait sur le mérite, car ceux qui auront la possibilité d’accéder aux plus hautes responsabilités seront ceux qui auront fait preuve des plus hautes qualités morales au travail et dans la vie sociale. Le dernier étage de l’édification de Godin est le fait d’avoir organisé de son vivant la transmission du capital social de la société à son personnel. « Godin a voulu donner une forme légale à l’un des rêves de Fourier. L’idée fondamentale à laquelle il s’est arrêté après de longues années de recherches consiste à transformer progressivement les travailleurs en capitalistes, propriétaires de l’atelier. ».

Les salariés reçurent des titres d’épargne, créés à partir du montant des dividendes qui revenaient à Godin. Au départ, en 1880, le capital social s’élevait à 4 600 000 F et se trouvait entièrement entre les mains de son fondateur. Un an après, il ne détenait plus que 4 200 000 F, 400 000 F étant devenus la propriété des membres de la société. Quelques années après, en 1894, la totalité des 4 600 000 F était devenue la propriété collective des membres de la société ; les héritiers du fondateur ont pu être intégralement remboursés de ses apports et le capital a été entièrement transformé en parts d’intérêts.
Ce capital social provenait des bénéfices de la société, les ouvriers n’ayant pas à prélever le moindre centime sur leur salaire. Tous les ans, les bénéfices étaient divisés en deux parties :
1) des titres d’épargne, et non des espèces ou des remboursements pour les actifs,
2) des remboursements de capital en espèces aux non-actifs.
L’ouvrier actif ne pouvait rien vendre, la non répartition en espèces évitant la concentration du capital entre les mains d’un seul.

Si l'innovation est ce qui fonde la réussite de l'entreprise, c'est "l'instruction" des membres du Familistère qui est considérée par Godin comme étant la clef de sa réussite. Tout travailleur ne peut devenir sociétaire ou associé sans s'impliquer dans un apprentissage qui revêt deux aspects. D'une part un apprentissage moral qui se manifeste dans sa sociabilité : ses relations de voisinage, sa tenue dans les réunions de travail ou festives, etc... ; l'association est ouverte à chacun, "mais la première condition pour être admis sera celle d'une bonne conduite. Les intempérants, les ivrognes n'ont pas de place dans nos rangs, ceux-là ne peuvent demeurer qu'auxiliaires" (Conférence du 2 juin 1881). D'autre part, un apprentissage qui sorte le travailleur de "l'ignorance" : "nommé dans un conseil, l'illettré ne peut par lui-même prendre connaissance d'aucun document" et il est "toujours placé dans une condition d'infériorité du point de vue des services qu'il peut rendre" (idem).

Godin exprime fréquemment la raison essentielle de cette nécessité de l'éducation des travailleurs. Il n'y a toutefois pas de méthode d'évaluation des familistériens et la décision d'associer un sociétaire est prise par le conseil de gérance.
On retrouve dans ce système de gouvernance d’entreprise les signes d’une volonté de management participatif, fondée sur une organisation hiérarchique élitiste s’appuyant sur les plus talentueux. Finalement Godin aura inauguré une ère de propositions d’association capital-travail qui connaîtront en France bien des avatars au XXème siècle, sans jamais pouvoir s’imposer, avec les tentatives de participation gaullienne, l’actionnariat ouvrier et plus récemment les propositions de société à gestion partagée.

Au travers de ses écrits et de ses réalisations, Jean-Baptiste Godin apparaît comme un personnage complexe, charismatique, devenu presque mythique. Inspiré par les socialistes utopiques (notamment Fourier), il s’en est différencié en accordant une place centrale au travail et non au plaisir et il a réalisé un ensemble socio-économique original mais qui reste fortement imprégné du paternalisme de son siècle, même si la dimension sociale apparaît remarquablement en avance pour son temps. Précurseur de l’association capital-travail, il a mis en oeuvre une gouvernance d’entreprise qui reposait sur un fort leadership de l’administrateur-gérant, s’appuyant lui-même sur une hiérarchie fondée sur l’exercice des qualités morales et professionnelles validées par Godin. Il reste dans l’histoire comme un homme qui a cherché à lutter contre la misère ouvrière tout en cherchant à satisfaire les aspirations à l’épanouissement dans la créativité.






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