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Les transformations du 14e arrt

Article paru dans le n°90 de "La Page du 14e arrt". http://www.lapage14.info

Les principales mutations de 1870 à 2010
L'industrialisation commencée sous le second empire, se poursuit dans les années de la grande dépression, 1873-1896. Dans le 14e, elle est diversifiée, avec de fortes composantes dans l’imprimerie et la mécanique au sud de l’arrondissement. La population ouvrière qui y travaille, souvent venue des provinces, se loge à proximité, dans le quartier du petit Montrouge et à Plaisance, où cafés et commerces se développent. Pour la plupart, les établissements industriels seront actifs jusque dans les années 1960 et déménageront ensuite en banlieue, voire en province, en raison des limitations de place et du coût prohibitif des terrains (cf. article p.2). Cet épisode industriel, qui a laissé peu de traces visibles, a durablement modifié la population et la physionomie du 14e. Les terrains libérés ont été l’occasion de nombreuses opérations immobilières menées de façon anarchique, dont beaucoup de logements sociaux au sud et à l’est.

Les mutations des structures hospitalières et sociales
Au sortir de la guerre de 1870 la misère à Paris est grande. Le 14e compte déjà nombre de structures hospitalières au nord et à l’est, les plus importantes étant Cochin, St-Vincent-de-Paul et Sainte-Anne, mais l’ouest de l’arrondissement, la partie la plus pauvre, en est démuni. Le petit hôpital des Mariniers est affecté en 1883 à la lutte contre l’épidémie de choléra et renommé Broussais en 1885.
Durant la guerre de 1914 la misère est si grande que le Maire du 14e, Ferdinand Brunot, décide la création d’organismes sociaux, soupes ouvrières... L’hôpital Léopold-Bellan est fondé en 1919, ainsi que l’École de Puéricultrices du boulevard Brune, première du genre en France. La création de la maternité de Bon-secours, entre 1910 et 1924, complète les installations de l’ouest. Aujourd’hui la forte présence de structures hospitalières, après maints remaniements et restructurations profondes, avec de nouvelles composantes comme l’enseignement et la recherche, reste une caractéristique majeure du 14e. Beaucoup d’activités sociales sont aujourd’hui le fait d’associations. Leur présence fait qualifier le 14e d’arrondissement “solidaire”.

Migrations de population : l’originalité de Montparnasse
Le chemin de fer, bientôt l’automobile et, dans Paris intra-muros, la petite ceinture puis le métro, modifient profondément la circulation des personnes et leur choix d’habitat. On vient à Montparnasse de Montmartre, des provinces et de l’étranger. Une première vague de bretons, arrivés avec le chemin de fer de l’ouest, s’y installe dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Une deuxième vague suivra dans les années 1950-1960. Mais ce sont les artistes, poètes et écrivains venus de tous les horizons qui feront de Montparnasse, jusque vers 1950, un lieu magique.
La tradition artistique et culturelle, qui perdure aujourd’hui, s’étend bien au-delà, vers le nord de Plaisance ou vers Montsouris. Les russes “révolutionnaires”, comme Lénine, qui fait plusieurs voyages entre 1895 et 1914, s’installent plutôt à Montsouris et Montrouge suivis, entre les deux guerres, par d’autres migrants d’Europe de l’est. Les premiers migrants du Maghreb trouvent, jusqu’en 1960, des emplois dans les usines et se logent à l’ouest. Plus tard sont venus des portugais, puis des yougoslaves, qui s’installent du côté de la rue Daguerre. Des gitans sédentarisés se sont implantés au sud-ouest, les africains, derniers venus, entre le sud et l’ouest. Toutes ces migrations ont contribué et contribuent à la diversité et l’actuelle mixité sociale du 14e.

Le chantier des fortifications
Les fortifications de Thiers sont détruites à partir de 1919. Sur le site, un large terrain est dégagé à l‘est pour construire à partir de 1920 la cité internationale universitaire, qui doit permettre le brassage des cultures et, par là, contribuer à la paix (La Page n°87). La cité a pour autre conséquence de consolider le côté résidentiel et préservé du quartier Montsouris.
Dans cette mouvance, l’École normale supérieure de jeunes filles s’installe boulevard Jourdan et de nombreux universitaires s’implantent dans le 14e, confortant ainsi la composante intellectuelle. Dans le sud et l’ouest les fortifications sont remplacées dans les années 1930, comme dans le reste de Paris, par une ceinture d’habitations bon marché en briques : HBM puis HLM. Cet habitat, conçu pour accueillir les ouvriers ou les petites classes moyennes, semble aujourd’hui menacé de paupérisation. Le dégagement de la zone s’achève sous Vichy. À son emplacement, une ceinture verte d’équipements sportifs est érigée après 1945, qui achève de fixer la physionomie du sud du 14e. Enfin, comme si Paris ne savait vivre sans enceinte, le boulevard périphérique, envisagé en 1943, programmé en 1953 et achevé en 1973, a reconstruit une nouvelle barrière entre Paris et sa banlieue.

La reconfiguration de l’ouest depuis 1960
Le Plan d’aménagement et d’organisation générale (PADOG) de la région parisienne, énorme projet de modernisation de Paris, est validé en 1960.
Pour le 14e le plan prévoit de réaliser la “radiale Vercingétorix”, voie rapide de circulation automobile longeant les voies SNCF, ainsi que la résorption des îlots insalubres de Plaisance. La rénovation commence en 1966 : 4400 logements sont détruits et 5700 reconstruits, majoritairement sociaux. Puis c’est le tour du secteur Maine-Montparnasse. De 1966 à 1986, la gare est déplacée et reconstruite, la tour édifiée, ainsi que la place de Catalogne et ses alentours. La rénovation de la ZAC Guilleminot-Vercingétorix durera jusqu’en 1990.
Les habitants du quartier vivent mal ces évolutions brutales et, par leurs batailles et la mobilisation des associations, très vivantes dans le 14e, obtiennent l’abandon de la radiale Vercingétorix en 1977, dont l’espace réservé permettra la création d’un embryon de coulée verte, puis la réhabilitation du secteur du Château Ouvrier, de nouveau habité depuis 2004.
Le réaménagement de la rue Raymond Losserand et la couverture, porte de Vanves, du boulevard périphérique achèvent la mutation de l’ouest du 14e. Le quartier Plaisance-Pernety attire aujourd’hui des habitants plus fortunés, heureux d’y trouver une ambiance populaire et solidaire et une capacité à accueillir créateurs et artistes qui rappellent le village d’autrefois. Le quartier de la porte de Vanves, qui rassemble les plus démunis, est inscrit depuis 2002 en Grand projet de renouvellement urbain.

Annette Tardieu et Dominique Gentil
Quel futur pour le 14e ?

Le 14e comptait 70 000 habitants en 1870 et déjà 165 000 en 1914. La population se stabilise ensuite autour de 178 000, jusqu’en 1960, pour redescendre à 132 000 vers 2000. Le 14e est aujourd’hui modérément peuplé avec 137 000 habitants et majoritairement résidentiel. Des évolutions en cours pourraient modifier sensiblement le tissu social actuel. Il s’agit des remaniements dans le domaine de l’artisanat, du commerce et des petites entreprises, de la paupérisation des classes populaires et de la difficulté grandissante pour les classes moyennes à rester à Paris, en raison de l’augmentation des loyers et de l’immobilier. Les grandes mutations que nous avons évoquées ont fait bouger des lignes mais beaucoup des disparités des origines perdurent. Contrairement au reste de Paris on trouve, dans le 14e, une population dans l’ensemble plus nantie à l’est et plus pauvre à l’ouest, de Montsouris à Plaisance, ainsi que des immeubles Haussmanniens au nord aux logements sociaux au sud. Le choix récent de créer un quartier vert, protégé, à l’est, n’a fait que renforcer cette tendance. En sera-t-il de même pour les quelques emprises qui permettent encore des opérations d’envergure ? Le site de Broussais doit “conforter la mixité sociale”, celui de Saint-Vincent-de-Paul accueillir un “éco-quartier”. Le secteur de la Porte d’Orléans, qui n’est plus qu’une grande zone de passage polluée, traversée du nord au sud par l’avenue du Général-Leclerc et d’est en ouest par le tramway, ne peut espérer respirer qu’avec le début de la rénovation vers... 2017. Paris tout entier est de nouveau, comme en 1860, à l’étroit, cette fois à l’intérieur du périphérique. Les politiques et architectes, pour qui le périphérique est un excellent moyen de communication, qui fait lien plutôt que barrière, sauront-ils tirer enseignement du passé pour construire, cette fois en concertation avec les habitants, un grand Paris ou un Paris métropole à la hauteur de leurs ambitions ?

Sources : La mémoire ouvrière, CFDT-UTR Paris 14e ; Mémoire des rues Paris 14e 1900-1940, Frédérique Bousquel, Parimagine ; Vie et histoire 14e arrondissement, René-Léon Cottard, Editions Hervas ; recherches web : sites hôpitaux, églises, industries.


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