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La mère Saguet et son cabaret





Plan Piquet 1826

« Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique !
Que d'ennuis! de fureurs ! de bêtises ! -- gredins ! --
Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
« Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais : « Monsieur... -- Pas de raisons !
Vingt fois l'ode à Panclus et l'épître aux Pisons ! »
Or j'avais justement, ce jour là, -- douce idée
Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée, --
Un rendez-vous avec la fille du portier.
Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
Je devais, en parlant d'amour, extase pure !
En l'enivrant avec le ciel et la nature,
La mener, si le temps n'était pas trop mauvais,
Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais !
Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,
Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,
Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,
Les vagues violons de la mère Saguet ! »

Victor Hugo, Les Contemplations - À propos d'Horace
Montrouge, au XIXe siècle, connut un regain de faveur, plus particulièrement le secteur proche de la chaussée du Maine, là où de nombreux moulins s'étaient progressivement transformés en cabarets et en guinguettes, appelées aussi « goguettes » (d'où l'expression « partir en goguette »). Ces guinguettes offraient des repas copieux à des prix abordables. On y consommait le guinguet, un vin clairet bon marché, exempt des taxes qui frappaient les vins à l'intérieur de la ville.

Un premier restaurant populaire était situé près de la chaussée du Maine, rue de la Gaîté, non loin du célèbre Bal des Mille Colonnes. Cet établissement, baptisé « La Californie » était un  hangar, aménagé en bouillon, où pouvait venir se remplir l'estomac, pour seulement 50 à 60 centimes.
« Desnoyer », établissement voisin plus classieux, devait sa réputation à sa cuisine et à la présence de « grisettes » peu farouches qui contribuaient à faire mériter son appellation à cette rue de la Gaîté !

La plus fameuse goguette était « Au rendez-vous des romantiques », le cabaret de la mère Saguet. Il connut dans les années 1830-1845 un engouement tel que l'établissement passa à la postérité. Ce n'était pourtant qu'un modeste cabaret, installé au cœur du futur quartier de Plaisance, au pied du moulin de Beurre et de sa ferme éponyme, qui s'élevaient tous deux non loin de la chaussée du Maine. Le moulin était situé à l'angle de la rue Vercingétorix et de la rue du Texel (anciennement rue du Moulin-de-Beurre). Une plaque visible à 15 mètres de profondeur dans les anciennes carrières souterraines témoigne encore de son emplacement.

La mère Saguet devint un personnage célèbre, transfigurée par Victor Hugo et Béranger. Son cabaret était très probablement situé au niveau du 1-3 rue du Texel, du 19-23 rue Vercingétorix et du 2 rue Jules-Guesde, à l'emplacement de l'hôpital Léopold-BeIIan. Anne Saguet, née Baudrillier en 1777, n'était plus toute jeune à l'époque où elle connut la gloire. Ce furent deux peintres, Juhel puis Charlet, qui payèrent leur écot en peignant un décor de vignes et de grappes de raisin sur l'extérieur des murs du cabaret. Ils rameutèrent les premiers artistes de Montparnasse, tous peintres ou sculpteurs. Ces artistes furent rejoints par la « cohorte des romantiques», conséquence de la découverte du cabaret par Abel et Victor Hugo. À leur suite, ce fut la pléiade des romantiques qui firent du cabaret leur point de rencontre favori. L'établissement vit alors défiler des célébrités, passées à la postérité : les frères Hugo qui étaient des habitués,  Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sainte-Julie, Eugène Delacroix, Gavarni, Gérard de Nerval...
Le cabaret devint le point de ralliement des membres de la société des Joyeux, qui devenait l'hiver la « goguette des Frileux ». Cette société festive composée de chansonniers, artistes, poètes, journalistes, hommes politiques mêlés, avait ses propres statuts. Ils venaient aux beaux jours festoyer et beugler des chansons. Charlet et Raffet étaient membres des Joyeux, ainsi qu'Adolphe Thiers, futur exterminateur des communards de Plaisance.

La mère Saguet se retira dans la maison, au fond du cabaret et y demeura une vingtaine d'années, jusqu'à son décès à l'âge de 73 ans. L'établissement disparut finalement en 1849, nous laissant pour tout souvenir que « les vagues échos des violons de la mère Saguet », évoqués par Victor Hugo dans Les Contemplations.







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