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IMPRESSIONS ET SOUVENIRS  Montparnasse ca 1956-1970



On blanchit le spectre


Le Paris d'alors était plutôt sombre. Les Halles sentaient le fruit pourri, Montparnasse la pâtisserie chaude, les impasses l'urine et le gros tabac. À la belle saison les tilleuls de la rue Froidevaux embaumaient des deux côtés du mur. Les ouvriers en cotte bleue qui faisaient la pause à l'angle de la rue Auguste Mie partageaient ce bol d'air. Devant la gare surtout on respirait l'essence des bus à plateforme (deux tickets, le blanc qu'on tirait aux heures de pointe pour prendre son tour dans la queue et le petit jaune et bleu détachable du carnet). Selon les heures et les quartiers la crasse accumulée faisait les pierres travaillées semblables aux manteaux d'astrakhan des vieilles bourgeoises, s'ouvrait à chaque averse en sillons blêmes, décollant le pansement des affiches, cédant ici et là aux premiers ravalements. Ces travaux qui firent du comme neuf avec de l'ancien laissaient présager les grands chambardements qui ont frappé depuis tous les arrondissements sans exception de mœurs ni de fortunes. C'était une nouveauté, et il fallait le payer. Dans les immeubles à pans de bois au delà des anciennes barrières ce fut bien souvent l'occasion d'installer l'eau dans les appartements, où on ne la conservait alors que par des fontaines en métal, la lessiveuse se remplissant sur le palier, « au robinet », sur la grille toute marquée de boules de bleu.

Dans les Halles, tiens, loin de Montparnasse, un boucher ou un maraîcher en tablier blanc descendu de son « Centaure », se plante sur le pavé, les deux poings sur les hanches, scrute le ciel assombri, et profère deux fois à haute et forte voix : « I va tomber des haldebardes ! », tout content de sa puissance augurale.
 
Une fourche d'if ouvrait Paris aux Barrières du Sud. À gauche, la rue d'Odessa a conservé longtemps la grille en fer du « passage des Vaches », aujourd'hui grisâtre galerie marchande. Une petite mercière y avait son échoppe. L'hôtel d'Odessa s'ornait des armes de ce port illustré par la guerre de Crimée, comme Malakoff. La plaque a dû sauter avec la rénovation, comme ont disparu les grands corsaires au teint de brique qui surveillaient l'entrée du café de Saint-Malo, sur la place de la gare. Dans le bas de la rue du Montparnasse, branche centrale, vers le boulevard du même nom, un artiste local avait orné la façade en bois du « Tartare » d'un grand et farouche Mogol jaunâtre à moustache, cimeterre et peau de bête, pour apâter le client. Face à lui, le mur immense et lépreux d'une entreprise de matelasserie guidait les enfants qui descendaient vers l'école primaire du boulevard, ancienne résidence des ambassadeurs de Pologne reconvertie en Atrium du Lycée, mot compliqué. Outre, dans le beau Sixième, terre étrangère où l'on ne se rendait que pour suivre l'air au Luxembourg et prendre la messe à l'église Notre-Dame-des-Champs, le Foyer des Artistes présentait des expositions et servait des repas pas chers. Il y en avait des artistes, dessinateurs et peintres, qui conservaient leur ardoise chez Adam, d'autres qui entassaient un bric-à-brac plâtreux sur leur balcon de bois de la rue du Montparnasse, près de la Crêperie de Pont-Aven. Maisons vite abattues depuis pour faire place à des immeubles sans intérêt, de toute façon trop chers. Branche droite de la fourche, la rue Delambre hébergeait la boutique de lingerie féminine de M. Lustiger, qui fit un futur achevêque de Paris par changement d'orientation. Sur le trottoir d'en face habitait, oniriquement parlant, Julie la Rousse, celle dont les baisers font oublier. Il se tenait boulevard Raspail, carrefour Vavin, un marché aux tableaux où tout voisinait. Les naïfs, les figuratifs, les bons, les autres, les mêmes.

Populations


Dans les rues se croisaient des femmes dont aucune, riche ou pauvre, ne serait sortie sans un fichu sur la tête, des curés en soutane, des bouchers en tabliers rougis, des bonnnes sœurs en larges cornettes, des souteneurs en souliers à bouts pointus, des gamins de tout acabit qui affichaient des gnons ou arboraient la croix, des vieux prolétaires aux cheveux tirés en arrière têtant comme des damnés leurs mégots jaunâtres et crachant dru sur le trottoir. On se hâtait vers le métro dont les couloirs gonflaient de peuple comme des veines d'apolectique. Dubo-Dubon-Dubonnet faisait slogan. On l'imaginait bien répété par tous les béquillards branlants sur leurs deux bouteilles : « Quand les parents boivent, les enfants trinquent ». Une sorte de metinge roulant, quotidien et plébiscité, réglé par le signal, une poêle à frire jaune bordée de noir, par lequel la préposée au quai indiquait au conducteur que plus rien ne dépassait des portes. Le contrôleur poinçonnait et poinçonna jusqu'à ce que sa charge fût tranférée au portillon automatique, le juge de paix. « On s'écrasait au ponts... », mais sans se plaindre. On voyait des landaus hauts sur roues pour que les bébés ne se trouvassent pas à la hauteur des pots d'échappement, au niveau des rats. Cette foule était contente d'elle-même, rigolait et râlait avant de rentrer chez soi écouter la famille Duraton, le Crochet radiophonique ou Zappy Max, savoir enfin si l'on avait attrappé Le Tonneau ou si Gaston Duvet épouserait Jacqueline. Il est au cimetière, Gaston Duvet, sous le nom d'emprunt de Jean Carmet. Depuis, le peuple a beaucoup évolué, comme chacun sait, et rit moins parce qu'il est censé mieux vivre.


Place Edgar Quinet


La Liberté, c'est le nom d'un café, côté Montrouge où fut la barrière. Le nom vient des Communards qu'on pendit à un arbre, dit-on, au centre de la place, et pas de la signature de Victor Hugo qui se voit encore sur un pilier chez Adam. Cette place Edgar Quinet, un obus de la Bertha y avait blessé un gamin au temps de Guillaume II. Pas besoin d'historiens en ce temps-là : tout le monde savait que si les Prussiens avaient voulu prendre Paris, c'est « parce qu'ils avaient entendu parler de la rue de la Gaîté ». On l'a emmené, le mioche, chez Müller, pharmacien rue Delambre, où on lui a donné une montre en souvenir. Le même fut témoin des heures de liesse de la Libération, en 1944, et comment on a massacré une fille à cette occasion près du métro par un esprit d'héroïsme assez courant à l'époque.

Là, dans les années 1950 et un peu après se produsaient des troupes de forains. Quand le cercle des badauds était suffisamment étoffé, un type musculeux et tatoué demandait « encore une petite dernière, à gauche, et de ce côté-là alors ? », jusqu'à ce que les pièces de cent francs tombassent sur le tapis.



Puis, la récolte jugée suffisante, commençait le jeu : cracher du feu à la hauteur des arbres, avaler des sabres et les ressortir, s'allonger sur du verre pilé et se faire monter dessus par un balaise pour se redresser le dos rouge de la pression mais sans avoir saigné, se libérer de chaînes par ahans et convulsions. L'expert en chaînes était un petit teigneux à gros bide. « Encore une petite pièce, et nous allons commencer. » Censément Breton dans ce quartier, il portait une coiffure d'Indien et proclamait qu'il s'était enfui par ses tours des geôles de la Gestapo, laissant le public juge de ces titres. « Il n'en manque plus qu'une ! » Le déchaîné prenait alors un extenseur, l'étirait de chaque côté de son torse velu et couturé, bloquant sous chaque aisselle une baïonnette qui menaçait de le transpercer, disait-il, au moindre relâchement de ses muscles. De nouvelles pièces lui permettaient de se libérer de cette morsure élastique. Mais, plus spectaculaire encore, le voilà qui installe une sorte d'arrosoir à deux branches sur un tourniquet comme on s'en sert pour arroser les pelouses, à hauteur des épaules. Pas de jets d'eau mais au bout des deux branches, une lame de faux. Le branle est donné. Plus la mécanique accélère, plus les lames tournent vite, il faut retirer le cou à temps pour éviter l'horrible déchirement jugulaire. Du moins, c'est l'impression que ça donne, et on n'ira pas chipoter sur cet exercice sincère et sans trucage. Sur le sol, à la craie, on lisait Ardillas.
À l'angle de la rue, face la Liberté, c'était le coin des bonimenteurs : « Pouvez-vous, ma chère petite, me dire le numéro de la carte d'identité de Monsieur ? » Dans le fil débité à toute allure devait se cacher quelque fluide, la dame trouvait toujours le numéro. Cette belle science de la rue accueillit sous les acaccias l'homme orchestre qui faisait autant d'harmonies avec ses genoux qu'avec ses bras, et puis, un jour que tout cela était déjà fini depuis plusieurs années, pour une seule fois par un hasard étrange, les derniers vrais Romanichels avec une chèvre qui montait sur son escabeau. Il y avait aussi, rare délice, un homme et son bocal de grenouilles et de poissons. S'étant empli le ventre de quelques litres d'eau, il prenait un par un ses partenaires et les avalait. Ainsi lesté, il se tordait l'oreille et rejetait ses hôtes dans leur demeure habituelle. « Et elles ne souffrent pas ! » Les petites bêtes avaient-elles un pourcentage sur les pièces qu'on mettait sur le tapis ? Curieux de penser à ce type qui rentrait chez lui avec ses bestioles dans le soir grisonnant. Petit pavillon de banlieue, hôtel meublé ?
Les gadgets supposaient des démonstrateurs : « Un réchaud ultra rapide : je brise l'œuf, et l'omelette est prête avant que j'aie fini de parler. » À la fin, cela faisait un petit tas d'omelette. « Vous avez un chien ? Alors prenez l'omelette, ce serait dommage de la jeter. » Le petit vieux prit l'omelette pour son chien. Ou pour lui manger ce midi.
Dans le magazin d'appareils ménagers près de l'entrée de la rue de la Gaîté les postes de télévison diffusaient parfois aux yeux des passants leurs images en noir et gris, pour les événements importants. Les amateurs de fouteballe et les mordus de cyclisme s'agglutinaient devant la vitrine et cela faisait une chicane en C qui vous faisait descendre du trottoir pour ne pas troubler la concentration générale et populaire.

Une école primaire à la fontière


À l'école de la rue du Montparnasse on trouvait toutes sortes d'enfants, fils de commerçants ou d'ouvriers, rejetons de la bonne bourgeoisie catholique du VIe, quelques prolétaires. Aujourd'hui ils ne seraient plus ensemble. Il y eut aussi des arrivés d'Algérie, dont une institutrice. Tout cela travaillait, buvait le lait de Monsieur Mendès-France, et filait droit. Un coup de sifflet du Directeur, les yeux en pastilles de menthe glaciale, suffisait pour figer les jeux dans la cour de récré et rendre dispos aux connaissances. Malheur à qui n'eût pas respecté l'ordre ! Mais dans la cour des cris s'élèvent d'un cercle : « du sang ! du sang ! » On accourt pour séparer les combattants, avant qu'ils ne prennent des habitudes de Blousons noirs (de la Porte de Vanves). La plupart du temps le centre est vide ou marqué par deux cerises. Une niche. La bande à Guinutte et la bande à Letoqueu, ce devait être plutôt pour jouer aux Sioux et aux Tuniques Bleues. « – Les glaces, c'est bon. – Oui mon petit gars, mais ça ne vaut pas la bonne soupe que fait Maman, non ? » Le visage grêlé du gamin sourit. Peuple. Un autre cercle regarde Laurel et Hardy en la personne de deux camarades de CM2, qui imitent à la perfection l'accent de la version française sans lequel les compères perdraient grandement de leur charme. Comment des petits Français peuvent-ils si bien prendre l'accent anglais du cinéma et être infoutus d'apprendre les langues étrangères ? Stanley, il faudra que tu m'expliques. Formule mystérieuse de tirage au sort, en rond, bras levé ou baissé : « Kupa... yaco ». Quel écolier avait introduit dans la cour pluvieuse de novembre les claires syllabes provençales coupa-i aco ? C'était aussi mystérieux que le sigle « P.H. » qui désignait une espèce particulière de « grands ». Le guide-chant Casriel, la chaîne d'arpenteur, les protège-cahier Entremets franco-russe, les buvards publicitaires vantant le charbon en boulets, les petits drapeaux L'Alsacienne, cela ne vous dit rien ? Ignares vous resterez donc.

À Notre-Dame des Champs le catéchisme était assuré par des prêtres dévoués, l'abbé Gaujour, expression de la bonté et de foi, le père Jankovic rayonnant, sous la houlette d'un abbé qui par son visage et son attitude incarnait l'autorité même. Un jour l'abbé partit à la retraite, on supprima les statues, la messe se fit en vulgaire. On voulait faire comprendre aux fidèles pourquoi ils étaient là ; ils prirent le large. Au caté, l'appel se faisait par écoles. Le petit groupe de l'École alsacienne nous faisait marrer parce qu'il y en avait un, il s'appelait Poirier, tu te rends compte.

« La gare »


Cependant, sabre de samouraï resplendissant dans le soir, le noyau de béton de la tour s'érige dans le ciel d'été. On aurait dû le laisser à nu, on l'a revêtu de son coffrage bureautique comme pour l'éteindre. La vieille gare était belle, il y avait l'ancien magazin de Monsieur Mélies et Cinéac. C'était le distributeur d'images, celles des actualités Movietone (prononcez Moviétone) avec sa locomotive qui vous arrivait de face, des réclames Jean Mineur, des cartoons amerloques. Bip-bip ! On montait de grandes marches pour accéder aux quais. Les locos rendaient leur dernière fumée, sentant déjà venir l'électicité, fée cruelle. La fumée des trains vous aura accompagnés le long des voies comme les fils télégraphiques. Vous aurez discuté dans les wagons avec des vis-à-vis de rencontre, saucissonné à midi, dormi sur les oreillers SNCF, et vous aurez vieilli jusqu'à ce que le bruit des sifflets et des roues sur les traverses rejoigne dans votre âme le ferraillement du métro d'avant les pneux. Devant la gare, la roue de la loterie nationale tournait et les petites vieilles dans leurs guérites de bois vendaient les dixièmes qui contribuaient à l'effort de paix.
Il reste de ces splendeurs une morne esplanade d'où l'on peut embrasser du regard la rue de Rennes, trop large pour son étroitesse, sans arbres et pleine de commerces demi-luxe, sans charme ni noblesse. Aux flancs de la gare, des balustrades, une promenade pour prendre l'air. Il paraît que dans les années trente et quarante les bonshommes y venaient en espérant qu'un rideau mal tiré leur laisserait entrevoir dans les chambrettes de la rue du Départ, en contrebas, un peu du plaisir crapuleux mais tarifé qui s'y logeait.



« Maine Montparnasse »


Le grand ensemble Mouchotte, œuvre d'un architruc nommé Dubuisson, construit de 1959 à 1964, témoigne de la pensée en béton des Trente Glorieuses, qui est l'art de se mouvoir entre le concept urbanistique et la sollicitation palpable de ceux qui savent, qui peuvent, qui ont et qui auront. C'est alors qu'ont disparu les derniers quartiers populaires de Paris et les ultimes banlieues dignes de ce nom. Ou quand la canaille d'en haut vire les prolos. Ménilmontant fut rasé, Le Treizième éventré, Plaisance amputé, les chevriers de la rue des Plantes congédiés, les parapluies hausmanniens convertis en casserolles. Les édiles se devaient d'en faire une œuvre à leur image. On en fit un trou bien vide. Finis les vieilles usines et les gazomètres obscurs, les faubourgs crépusculaires sous la pluie, naïfs sous le soleil, les maraîchers du cimetière de Bagneux, les vitriers qui portaient leur remède à dos d'homme. Toute une population sombra dans l'hygiène et la scolarité, indéfiniment prolongées au fil des lignes de bus, toiles d'araignées pour smicards.
Le stade des PTT fut remplacé par le Sheraton, puis Pullmann, énorme colombarium pour voyageurs internationaux, que le changement de nom n'a pas embelli. Comme un vol de faux-culs hors du cocon natal s'abattirent sur les murailles blanches les Jeunes cadres, moyens fonctionnaires et bien rentés qui savent ce qu'occuper les places veut dire. Dans la grande caserne Napoléon III de l'avenue du Maine, on tua bien quelques vieux par la méthode la plus morale et assurée, l'expulsion. Au-dessus des lignes de la SNCF, l'« immeuble rouge » devint objet de hautes considérations. Un nommé Sartre, sorte de philosophe officiel qui avait écrit des saynètes pour le patronage de Normale Sup, s'en fit le publicitaire. Celui-là, on l'a mis au cimetière, et ce jour là une poussé trop appuyée faillit envoyer Simone le rejoindre au fond du trou. Heureusement que les drapeaux rouges fleurirent chez les défavorisés de l'avenue Mouchotte en mai 68, honte ou expiation de n'avoir pas connu l'usine ? Cela aussi, c'était une belle leçon de morale.
Ce militantisme s'exacerba quand on voulut ouvrir la « radiale » qui eût porté atteinte à la vue et au confort des nouveaux venus. La « coulée verte » pérennisa leurs privilèges, durement gagnés sur l'expulsion des pauvres, la démolition des foyers insalubres, le nettoyage des économiquement faibles dans les lointains hospices incompatibles avec l'autogestion. Longtemps on vit à l'angle de la rue du Château tenir un haut immeuble déserté sinon des fantômes, ses murs éventrées de poutrelles et d'échafauds tendus de toiles claquantes, dans le vent et la pluie de l'hiver. Sur le fond des nuages convulsés entre deux bourrasques, c'était bien le signe attendu, vaguement terrifiant, d'un départ, le décor d'un adieu sans phrases. Pas besoin d'incendies communards ni de canons versaillais cette fois-ci pour ruiner la ville.



Cimetière et Cinoches


D'un côté le cimetière, de l'autre les bals et les cinémas. Entrez dans l'ancien Champ d'asile par la rue Froidevaux, la petite entrée après la pissotière enlevée. Tournez à droite, vous accéderez à Emmanuel Chabrier vers le moulin moliniste. Si vous descendez tout droit vers la grande entrée vous arriverez à Baudelaire en famille. Vous aurez croisé à gauche les lions et la croix irlandaise d'un prince, la colonne phallique d'un explorateur... Vous n'aurez qu'à aller au hasard, mais choisissez un jour de mauvais temps afin d'éviter les parasites touristiques. Jadis il y avait des tombes peu entretenues, moussues et fendues desquelles s'exhalait une odeur de terre humide et de pierre gâtée. La mode a ruiné l'endroit, l'insupportable ostentation rongerait même la mort. Seuls les vieux monuments restent décents, le reste s'étale. Il faudra déménager Baudelaire (« Horrible vie, horrible ville... »). Non loin du pavillon des gardes une famille a retiré le buste de la défunte. Jeune, elle attendit là son grand frère, mort à dix-neuf ans pendant la Grande guerre. L'effigie du père a disparu aussi. Pour, nettoyés, figurer dans un salon, dans un jardin privé ? C'est égal, enlever les images des morts du lieu où elles veillent est un acte sacrilège, comme un vol. Plus qu'un vol.
À portée de fusil, il y avait les cinémas. Celui de l'impasse La Rochelle, dont les toilettes se composaient en tout et pour tout d'une rigole au pied du mur de béton ; celui de la rue de la Gaîté côté impair, dont la cabine qui donnait sur le cimetière laissait sortir sur la minuit les coups de pétard du western de la semaine ou les hurlements de la squaw capturée par les Comanches, quand le machiniste sortait fumer sa cigarette sur la plateforme ; ceux qui prirent un temps, grâce au porno, la place de la salle de bal des Mille colonnes, après la fermeture de ce restaurant (dit « aux cent mille mouches » pendant la guerre) ; le grand de l'avenue du Maine, démoli comme le petit immeuble adjacent à l'étage unique, celui de la buanderie. Les familles aimaient aller rue de Sèvres : programme familal, public nombreux mais moins concentré à la deuxième séance. Chaque année amenait sa moisson luxueuse : un de Funès, un Delon, un Gabin, un Belmondo, un Bourvil, comme en littérature un Tintin ou un Spirou.
L'ouest sauvage et les commerces pas cher – Monoprix rue de la Gaîté en attendant Inno, les bazars des rues de l'Ouest ou Vercingétorix, Parquetnet –  se sont taris d'un coup. Coupée de son arrière-pays par les grands travaux et sinistrée par l'amenuisment de sa bonne clientèle ouvrière, fidèle et régulière, la rue de la Gaîté fut abandonnée aux sex-shops que l'autorité compétente et intègre reconnaissait comme librairies. Culture quand tu nous tiens. La première s'installa à la place du photographe. « On aurait pu avoir un vétérinaire mais la propriétaire qui habitait l'immeuble ne voulait pas entendre couiner les petits chiens. » Tel quel. « Je suis pas une pute », répète en pleurant une fille, bribe de conversation entendue dans une petite cour, écho du marchandage universel.

Crépuscule


Le crépuscule du soir enveloppe la place de Rennes, la gare vit ses derniers mois. Sur l'immeuble du Bretagne scintille la réclame lumineuse pour un rasoir électrique, dont les deux têtes vertes et rondes dessinent une énorme grenouille. Le ciel s'élargit en se noyant et c'est comme dans la réclame pour le parfum Soir de Paris à la radio, l'horizon mauve et noir un moment dilaté sur des prestiges inconnus.

Tout ce qu'il y aurait encore à dire, vous le savez, et si vous ne le savez pas, tant pis. C'était peut-être trop tard avant même d'avoir commencé.

P.J-M







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